Je n’ai jamais aimé le bleu

  • Auteur : Camille
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Je n’ai jamais aimé le bleu. Ne me regarde pas comme ça, ce n’est une surprise pour personne. Non El, pas même celui de tes yeux. Pas même ce corsage azur que tu portes là, devant moi. Ni même les rubans satinés qui parcourent ta poitrine. J’ai horreur quand tu mets ce trait sur tes yeux, et bien plus encore quand tes doigts enfilent un topaze.

Non El, tu sais quand est-ce que j’ai aimé le bleu pour la première et seule fois ? C’est ironique, parce qu’avant ce jour-là, même le crépon nocturne, celui dans lequel on découpe les étoiles, je n’ai jamais pu le saquer. J’aurais préféré me perdre une bonne centaine de fois que d’y plonger mon regard, afin de confirmer les légendes selon lesquelles, les points lumineux qui s’y logent, peuvent nous guider.

Pourtant cette nuit-là, avant de rentrer dans cette salle, ce gymnase pourri d’un lycée qui me flanquait une boule au ventre, je l’ai regardé. J’ai froncé les sourcils, je me suis maudite d’être là. Furieuse, j’ai plongé mon regard en direction des portes, que j’ai poussées d’une violence dont seule moi en était consciente. Et dans cette salle, où le bal de notre fin d’année se déroulait. Et dans cette salle, où une musique soporifique s’échappait des hauts-parleurs, où toutes les filles tremblaient à l’idée de se faire inviter à danser, je t’ai vue.

Tu étais la seule dont la peau n’était pas parcourue de frissons. J’ai soupiré. J’ai secoué la tête et j’ai souris. Tu étais dans ce cauchemar d’adolescent, ma boule d’oxygène. Tu étais avec ton groupe d’amis. Tu avais ce rictus, collé aux lèvres. Ce rictus et ces yeux rieurs que j’ai tant maudit, pour l’effet qu’ils me faisaient, quand je les voyais. Et d’autant plus quand c’est moi qui les déclenchait. Alors je t’ai regardée. Et ce soir-là El, tu étais habillée de nuit et d’étoiles. Tu portais cette robe bustier. Tu avais horreur de ça, mais je t’avais rassurée. Tout le haut était composé de milliers de petites paillettes. Ou bien était-ce des diamants ? Tu connais ta mère, elle dépensait sans compter, quand il s’agissait de toi. Tu avais tes longues boucles qui tombaient timidement de part et d’autre de ta poitrine.

Puis à force de t’observer, tu as dû finir par le sentir, que mon regard était rivé sur toi. Tu as tourné la tête vers moi, avec cette expression d’étonnement, dont toi seule en a le secret. J’ai froncé les sourcils et tourné les talons. Je suis allée m’échouer près de l’alcool. J’ai englouti deux trois verres d’un liquide rosâtre, dans l’espoir de pouvoir m’y noyer. Je t’ai senti t’approcher. Est-ce que ça fait de moi une cinglée, si je te dis que je t’ai reconnu au bruit de ta démarche ? Tu te déplaces de la même façon dont tu es rentrée dans ma vie. Doucement, joyeusement.

Tu as posé ta main sur mon épaule, je me suis retournée et tu souriais. T’es insupportable ! Pourquoi tu souris tout le temps ? C’était un supplice sentimental, physique et mental. Est-ce que tu souriais pour moi ? Je ne me souviens plus en détail de notre conversation. Mais j’étais revenue en enfance, incapable d’aligner trois mots sans buter sur chacun d’eux. Je crois que j’ai maladroitement réussi à t’inviter à danser. Tu as dit oui. Tu m’as pris la main et tu m’as entraînée sur ce qui, ce soir-là, était une piste de danse. Je savais que le lendemain, ça ne serait plus que la réalité. Un gymnase. Triste et miteux, où chacun retourne à sa petite vie.

Je ne te l’ai pas dit. Je ne sais pas danser. Je me suis raccrochée à ton regard, et je t’ai suivie. Pendant combien de temps on a-t-on tournoyé comme des tasses ? Mon centre de gravité et ma vue étaient troublés. Puis au bout de ce qui me parut une éternité, on s’est arrêtés. Tu as glissé ta main droite dans mes cheveux et tu m’as embrassée. Je me souviens que j’ai pleuré. Tu t’es arrêtée, tu m’as regardée, paniquée. Mais non El, tu n’avais rien fait de mal. J’ai eu un fou rire. J’étais submergée. De tant d’émotions. J’étais rassurée, de tant d’inquiétudes.

Et quand je te regarde, à l’instant présent, je ne peux m’empêcher de ressentir tout ça.

Je n’ai jamais aimé le bleu, mais je t’aime davantage.

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